Lettre ouverte à Jean Emmanuel Pondi

mars 16, 2009 par bienvenu1969

Article publié dans le Quotidien privée camerounais MUTATION n°2327 du 23 Janvier 2009



Intelligentsia : Lettre ouverte à Jean Emmanuel Pondi

L’acceptation par ce brillant universitaire d’un poste au sein du Rdpc lui commandera de rendre compte devant le Tribunal de l’histoire.

Cher Jean Emmanuel,
Voici cinq mois, que tu as été “promu” chargé de missions dans le parti au Pouvoir (RDPC), et que j’attends, en vain jusqu’à présent, que tu dises “non” à cet appel. J’en étais convaincu car, je repensais à l’homme que j’ai côtoyé il y’a une dizaine d’année au Cameroun, dans le mouvement Africa vision; où, te souviens-tu, comme nous le chantions dans notre hymne avant chaque conférence, nous nous réunissions “pour sauver notre continent, de la misère et de la souffrance…, (pour) édifier une autre Afrique, unie, forte et prospère (…)”. Si au bout de cinq mois tu n’as pas dis “non”, dois je comprendre que tu as dis “oui”, puisque comme dit l’adage, “qui ne dit mot consent”? Je résiste encore à le croire.

Les mœurs du système exigeaient que je te présentasse mes vives félicitations, avant de rédiger, selon des formules dont le Cameroun seul a le secret sémantique, une “motion de soutient” à “son Excellence le Président Paul Biya, Président national du Rdpc, etc.”, en lui rendant grâce d’avoir sélectionné un natif de l’arrondissement de Ngog-Mapubi, parmi 20 millions de camerounais, pour exécuter ses prochaines missions. Mais, brocardant délibérément cet usage, c’est plutôt une lettre de surcroît ouverte, que j’ai choisie de te destiner. Veuille m’excuser d’avoir volontairement violé les convenances.
Si je l’ai laissé sciemment ouvert, c’est parce que ce papier ne s’adresse pas seulement à toi, mais aussi à l’ensemble des intellectuels (et universitaires) camerounais “missionnaires” de ce régime, surtout à ces “Intellectuels de la vingt cinquième heure du Renouveau” que Paul Biya appelle dans son sérail ces dernières années, comme pour cautionner la perpétuité de son pouvoir, et partager la lourde responsabilité qu’il porte, d’avoir conduit le Cameroun dans l’abîme après un long quart de siècle de règne. Je l’ai aussi voulu ouvert, parce qu’il ne s’adresse pas à la personne, mais à l’intellectuel que tu es.
Jean Emmanuel, vas-tu accepter, devant l’histoire, l’Afrique et le monde, d’être associé aux barbaries et aux tares de l’un des régimes les plus négatifs de l’Afrique post indépendante?

Missions terminées
Il me semble que toutes les actions qui restent du “Renouveau”, sont bien des “missions terminées”, ne le vois tu pas? Ces intrigues et batailles de positionnement; ces “Eperviers” maniganciers qui survolent le pays; cette crise de confiance dans l’entourage du vieux Lion; ces décès et phénomènes étranges qui se déroulent autour et dans le palais, etc. ne signifient-ils pas pour toi aussi, que le chant du cygne est entonné à Etoudi, et que les traditionnels rituels de fin d’une dictature mystico-gérontocrato-tropicale ont commencé au Cameroun? Bientôt, quand la flamme du Rdpc aura fini de se consumer, le brillant politologue que tu es pourrait avoir peine à justifier son ralliement à un tel Régime vicieux.
On peut appréhender l’engagement politique de la première génération d’universitaires que Paul Biya appela dans son cénacle, dans la décennie 1980-1990 (A. Kontchou K., J. Owona, E. Njoh Mouéllé, etc.): après 22 ans d’une implacable dictature, quel camerounais n’avait pas cru en un véritable “Renouveau” du pays, en la “rigueur et la moralisation” des comportements qu’il prônait? Au début de son pouvoir (reconnaissons-le), le successeur d’Ahidjo avait quand même marqué une rupture; il y’avait donc de bonnes raisons de le soutenir.
On peut même aussi comprendre l’embarquement de la deuxième génération d’universitaires dans ce régime, dès la décennie 1990-2000: au lendemain du sommet de la Baule de 1990, qui annonçait un nouveau climat politique en Afrique, fait de démocratie et de bonne gouvernance, il était légitime d’y apporter sa contribution.

Mais, qu’est ce qui, d’objectif, peut encore justifier la conversion d’un intellectuel à Paul Biya aujourd’hui? Ses “grandes ambitions”, peut-être… As-tu vu, dans ce monde, Homme, ex abrupto, devenu plus “ambitieux” à son vieil âge qu’à sa jeunesse? Au lieu du “Renouveau” qu’il professait, Paul Biya a conduit le pays dans un déclin aussi grondant que les ventres creux des camerounais. Rendues funestement “Populations pauvres et Très Endettés”, jamais celle-ci n’ont été aussi miséreuse que ces dix dernières années; à la place de la “rigueur”, a émergé dans son pays l’une des pratiques de fausseté des plus gigantesques que l’Afrique ait connus: la feymania. N’est ce pas au faîte de son règne que le pays remporta le triste trophée mondial de la corruption? A la place de la “moralisation” qu’il annonçait dans les habitudes s’est niché, en chaque camerounais déjà multi dévalué, un nouveau réflexe de survie: le gombo (ou “pourboirerie”). Sans compter ce magma (l’un des plus importants du continent!) d’exilés politiques et économiques qui, fuyant ce patelin étouffant, ne cessent de se disséminer dans les quatre coins de la planète…

Dès lors, l’enrôlement à ce régime d’un intellectuel de ta carrure, dans ce contexte d’échec criard et de pourrissement généralisé du pays, est perçu comme une vraie trahison. Pis, ton serment s’apparentera même à un suicide: comment peut-on vouloir prendre place dans un navire qui, sclérosé par le temps, rongé par des carnassiers de toutes sortes, et commandé par un capitaine croulant, coule dangereusement dans les flots d’un océan en vagues, alors que l’équipage s’entredéchire pour un leadership vain, et que les passagers avertis tentent de rejoindre la berge ?
Oui, disais-je, les missions sont bien terminées! Que reste t-il comme missions à accomplir, dans l’agenda d’un Homme de presque 80 ans, après une trentaine d’années de règne? De quelles missions te chargera t-on? Celle d’organiser une autre modification de la constitution en 2011, en vue de transformer la République en Royaume, ou celle d’aller battre campagne inutilement à Ngog-Mapubi, avec des grosses mallettes d’argent? Non, tu es trop propre pour ce genre de besognes!

Tu n’es non plus, du moins l’Homme que j’ai connu, un “Intellectuel du ventre” (pour paraphraser ton compagnon Luc Sindjoun). Si tu le fais, tu auras compromis tout le crédit intellectuel que le Cameroun, l’Afrique et le monde t’accordent encore.
Luc Sindjoum… justement. L’éminent Professeur de Sociologie politique, qui t’a précédé dans le palais d’Etoudi, n’est-il pas un bon contre-exemple de ton nouvel engagement? Le brillant constitutionnaliste, membre de l’Académie française des Sciences d’Outre-mer… qui, durant les années de braises décria ardemment la “politique du ventre” (expression dont il est l’auteur!), pourra t-il oser demain, nous convaincre de n’avoir pas exhorté Paul Biya à tripatouiller la constitution en vue de se momifier au pouvoir, alors qu’il était son Conseiller Technique?

“Non!”
Souviens-toi, un jour (au cours d’une conférence dont j’étais le modérateur, à Soa en 1998), tu disais de l’intellectuel qu’il devait être “capable d’être la voix des sans voix (…)”. La situation socio-politique et économique de notre pays aujourd’hui, exige justement de tous ses intellectuels, dignes de ce nom, d’entrer ouvertement dans la sédition et de dire “non” à ce régime. Comme le firent en leur temps, Mongo Beti (Cameroun), Ken Sarowiwa (Nigéria), Cheikh Anta Diop (Sénégal), ou Atutsé Agbobli (Togo)… Ils n’acceptèrent ni de se rallier, ni de tenir leur langue, pour que les choses avancent. La situation actuelle de notre pays me semble si tragique que même se taire se confondrait à une félonie; et les universitaires camerounais devraient particulièrement avoir honte, de constater que ce sont des personnalités civiles, parfois anodines, tels les artistes Joe la conscience ou Lapiro de Mbanga, qui osent encore exprimer publiquement leur “non” à ce régime!

Pourtant, il n’y a guère jamais eu d’exemple de progression tranquille de sociétés. Ce sont, le plus souvent des bonds du “non” que se dessinent leurs destinées, et qu’est apparu le meilleur de notre civilisation: du “non” de Jésus de Nazareth naquit le christianisme; celui du Général De Gaulle sauva la France du Nazisme; celui de Soljenitsyne favorisa la chute de la nomenklatura soviétique; celui de Nelson Mandela brisa l’apartheid…
Jean Emmanuel, ces “non” impliquèrent parfois que leurs auteurs affrontassent leur propre camp ou famille; le chemin ni les choix du père ne sont pas forcément ceux du fils, car chaque génération a ses défis… Y a-t-il plus magnifique que celui qui se met en travers d’une oppression, d’une répression ou d’une régression? Ceux qui ont dit “non”, ont transformé le monde, et ce n’est que de nos “non” que devra émerger un Cameroun nouveau. Aucun pays au monde n’est plus avancé que ses universités, ses intellectuels. C’est à eux de concevoir le rêve pour demain. N’est ce pas les Think tank qui ébauchent l’avenir des peuples en Occident? Si l’Amérique, avec Obama, vit aujourd’hui la réalité de l’espérance qu’eut Martin Luther King il y’a quarante ans, cela signifie que nous pouvons nous aussi, aspirer à une autre Afrique, songer à un autre Cameroun. Alors pourquoi se rallier?

“Dans tout pays, écrivait le romancier et dramaturge français Henry de Montherlant, il n’y a que deux partis: ceux qui osent dire non, et ceux qui ne l’osent pas. Quand ceux qui ne l’osent pas dépassent en nombre considérable ceux qui l’osent, le pays est fichu”. A bien voir les choses, nous y sommes ou presque: Les uns se sont tus ou se sont ralliés. Les autres ont peur; de ne pas être nommé, de perdre un marché, un poste, d’être emprisonné ou tué…
Tu dois le savoir mieux que moi: l’histoire est le juge le plus impartial et le plus impitoyable des peuples, et surtout des Hommes politiques. Elle risquera d’être particulièrement sévère envers Biya et son régime, pour toutes les souffrances qu’ils ont fait déguster à plusieurs générations de camerounais. Mais, la même histoire écrira aussi: “(…) Sous Paul Biya, le Cameroun s’enlisait, coulait, se noyait, lentement, dangereusement, et…les Intellectuels se taisaient; ou adhéraient (…) Même d’illustres Professeurs tels que Maurice Kamto, Luc Sindjoum, Jean Emmanuel Pondi …”.
Songes-y Jean Emmanuel, en faisant tes valises pour ta prochaine mission!
Salutations fraternelles.

Par Bienvenu Gouem Gouem*

Docteur en Archéologie, Belgique

Paru dans le Quotidien camerounais “LE MESSAGER” n° 2233 Du 16 octobre 2006

août 1, 2008 par bienvenu1969

Le “Musée national” du Cameroun s’apparente encore à une collection d’objets ethnographiques

 

En janvier 1986, lors d’un colloque international sur l’archéologie au Cameroun tenu à Yaoundé, feu Engelbert Mveng s’offusquait du fait que notre pays restait encore à cette date dans le domaine muséal, exactement dans la même situation qu’avant son indépendance. “Cela représente, avait-il dit, une situation culturelle très humiliante pour nous. Quand on considère les réalisations de pays voisins plus pauvres que nous – tel le magnifique musée de Bata, par exemple, en Guinée équatoriale, ou le chef d’œuvre (…) que constitue le musée de Niamey, au Niger –, ajoutait-il, on se demande si le Cameroun est totalement analphabète par rapport à sa culture”. L’éminent savant ne cesse sans doute de se retourner dans sa tombe quand il apprend que jusqu’à présent, bientôt un demi-siècle après cette indépendance, notre pays ne s’est toujours pas doté d’un musée national digne de ce nom.

 

Qu’est ce qu’un musée ?

 

Pour le grand public, un musée n’est rien d’autre qu’un lieu où l’on stocke tout ce qui est vieux, vieillot, sans plus d’importance pour la société moderne qui est la nôtre. La notion de musée renvoie dès lors à quelque chose de péjoratif. Selon l’ICOM (International Council of Museums, une Ong ayant un statut consultatif auprès de L’Unesco), un musée est “une institution qui présente des ensembles de biens culturels à des fins de conservation, d’étude, d’éducation et de délectation”. Si la première acception est réductionniste voir erronée, la deuxième plus scientifique présente néanmoins l’insuffisance de ne pas préciser la complexité et la spécificité du concept de “ensemble de biens culturels” dans un musée moderne. La présence d’un objet dans une collection n’est pas aussi simple. Elle résulte d’un objectif précis, celui de référer à un passé disparu ou en voie de l’être, d’instruire le public, de l’émouvoir, de le divertir. Espace de représentation, l’exposition de ces objets s’apparente à une mise en scène dans laquelle les décors, les objets, les textes, les parcours s’ordonnent pour raconter une histoire. Dans tout musée, au-delà du matériel exposé, il y a donc un message à transmettre

Le musée est composé de plusieurs infrastructures fonctionnelles, qui existent dans un cadre qui lui-même est fonctionnel. Il contient un certain nombre d’unités : des réserves d’objets à étudier ; des laboratoires d’analyse et de restauration des objets ; des salles et des vitrines d’expositions ; des bibliothèques et des centres de documentations et d’archives écrites, orales, audiovisuelles ; un centre de production dans lequel sont publiés les résultats des recherches de ses équipes. Il s’agit donc d’une structure dynamique qui associe des activités didactiques d’animation et de recherches scientifiques et culturelles. Pour un musée national, il doit être constitué de plusieurs sections dont chacune est consacrée à une compétence des sciences humaines ou naturelles. Dans cette perspective, un musée national intègre des spécialistes – à mon avis qui devraient être rigoureusement sélectionnés parmi les meilleurs du pays – issus de différents domaines scientifiques et culturelles : géologues, cartographes, géographes, biologistes, archéologues, comédiens, musiciens et musicologues, etc. Ceux-ci constitueraient alors en quelque sorte l’équipe nationale culturelle et scientifique du pays…

Ainsi, il ressort clairement que ce que l’on appelle fièrement au Cameroun “musée national” n’en est vraiment pas un. Il s’apparente plus de mon point de vue à une collection d’objets ethnographiques.

 

Symbole de souveraineté des jeunes Etats européens

 

Plus qu’une simple institution, les musées ont souvent, comme les hymnes, les drapeaux ou les devises, symbolisé les pouvoirs politiques, l’existence ou la souveraineté de jeunes nations. A l’origine, dans les monarchies européennes moyenâgeuses, les premiers musées furent considérés comme un lieu où les pouvoirs en place se représentaient et exposaient leurs richesses. Plus tard, peu avant la Révolution française, ils seront conçus pour célébrer l’histoire d’une ville ou la gloire d’un monarque. Mais les musées à caractère nationaux dans lesquels la notion de patrimoine national intervient n’apparaîtront qu’à partir de la Révolution française. Désormais les collections n’appartiennent plus à des personnes privées, mais à l’ensemble d’une communauté et sont transmises aux générations futures. Le 10 août 1793 sera exposé pour la première fois au musée du Louvre (à Paris) une partie de ce qui composera plus tard les objets symbolisant la République française…

Mais c’est au cours du 19e siècle, époque d’affermissement et de cristallisation de l’idée nationale en Europe que se multiplient les musées. Ainsi, voulant proposer au visiteur l’image qu’il souhaite diffuser de la nation, chaque jeune Etat du vieux continent cherche à se doter de cette institution. En Allemagne par exemple, c’est sous l’impulsion du Prince Jean de Saxe que le musée germanique s’ouvrira en 1852 à Nuremberg. En Italie, lorsque l’unité du pays – longtemps menacée – est en passe de se réaliser, comme pour fabriquer le levain de cette communion, le musée national de Bargello à Florence sera créé en 1859. Mais c’est l’exemple de la Pologne qui reste le plus illustratif de la place d’un musée dans les symboles d’une nation : alors que le pays est occupé par des puissances étrangères, des nationalistes vont se battre pour créer un lieu où la nation polonaise est représentée, preuve qu’elle existe. C’est ainsi que s’ouvrira en 1870 le musée national de Pologne en…Suisse ! Il est considéré par ses créateurs comme “une arche nationale, un foyer de propagande ininterrompue de l’idée polonaise”. Ce n’est qu’en 1928 que le musée sera transféré de Suisse à Varsovie, en Pologne. Et ce n’est pas par hasard si les forces nazies le détruiront aussitôt après l’occupation de ce pays en 1944…

 

Les musées dans les nouvelles nations africaines

 

Née en Europe dans le contexte que nous venons de décrire brièvement, celui de l’affirmation de l’idée nationale dans les jeunes Etats du vieux monde, l’institution muséale va s’étendre dans d’autres contrées dont l’Afrique.

Seulement, les premiers musées créés au début du 20e siècle par les colonisateurs sont érigés dans le but de faire l’apologie de la colonisation, et de renforcer les liens entre les métropoles et leurs colonies. Dans les colonies de peuplement d’Afrique du Sud par exemple (Namibie, Zambie), le musée sera utilisé pour représenter la supériorité des civilisations européennes sur les cultures autochtones.

Au milieu du 20e siècle vers les années 1940-1950, certainement sous l’impulsion des écrits sur l’Afrique de célèbres anthropologues tels l’Allemand Léo Frobenius, ou les Français Georges Balandier et Michel Leiris, ces musées deviennent des centres de recherches sur les cultures et l’histoire africaines, afin de permettre une meilleure connaissance des peuples “indigènes”, et de faciliter ainsi les politiques coloniales. Il s’agira en fait d’une mise en scène de l’ethnographie coloniale, très souvent fondée sur les divisions ethniques.

C’est à la veille des indépendances, dans les territoires britanniques en premier (notamment de la Gold-Coast et du Nigeria) que s’ouvriront les premiers musées “modernes”, avec le souci de valoriser le patrimoine africain, et de favoriser l’émergence d’une conscience nationale. Dès cette époque, de nombreux dirigeants africains eurent recours au musée pour diffuser la représentation de leur projet politique, la construction de l’unité nationale, en y valorisant et présentant l’histoire et les cultures nationales, ainsi que les groupes humains qui y habitent. Mais notre pays n’en fait pas partie.

 

Un projet permanent au Cameroun…

Si en Afrique de l’Ouest la plupart de pays dispose aujourd’hui de musée digne de ce nom (Burkina Faso, Mali, Niger, Nigeria, Ghana, etc.), qui valorise bien leur patrimoine respectif source d’attraction de touristes européens, dur est de constater que cette institution reste encore au simple stade de projet dans les pays de l’Afrique centrale en général, et en particulier au Cameroun. Doit-on alors penser que plus d’une quarantaine d’années après son indépendance, la création de la nation camerounaise, la construction d’une identité homogène, le sentiment d’appartenir à un même ensemble reste un simple projet ? Tout porte à y croire…

Naguère installé dans le “palais Hans Dominick”, –première maison en dur de Yaoundé–, situé tout juste derrière l’actuel ministère des Finances, le “musée national ” a été transféré depuis plus d’une dizaine d’année dans une bâtisse plus imposante et plus symbolique, au cœur même de la capitale, l’ancien palais du feu président Ahmadou Ahidjo – dont on se rappelle encore du copieux pillage qui s’y opéra dans les années 1990 –. Cette résidence fut elle-même plus anciennement le palais des gouverneurs français qui se succédèrent à Yaoundé durant la colonisation.

Le projet gouvernemental du musée national a été adopté depuis…1991. Il consistait ainsi à transformer cet ancien palais présidentiel en un musée de synthèse des cultures du pays. Pour sa réalisation, on avait parlé à une époque d’importants financements qui auraient été offerts par différents pays dont la Chine et la France, et des institutions telle l’Unesco…

Lorsqu’il y a cinq ans le ministère de la Culture lança un louable projet d’inventaire général du Patrimoine culturel du Cameroun – à grand renfort de publicité, et au coût financier que l’on imagine –, nombreux sont ceux qui avaient alors pensé qu’au bout de celui-ci sera enfin finalisé le Projet du musée national. Grosse erreur ! C’était oublié que dans le Cameroun du Renouveau, de nombreux projets entamés sont ainsi restés sans suite. C’était sans compter que dans notre pays d’aujourd’hui, on se bat plus autour du contrôle et de la gestion financière d’un projet, qu’autour de son exécution et de ses résultats. Dernier en date, le recensement de la population de l’année dernière…Quinze ans après la ratification du projet de notre cher musée national, celui-ci demeure toujours dans sa phase de mise en place !

Spécimens

Le projet d’un inventaire du patrimoine culturel national était pourtant d’autant plus méritoire que les richesses culturelles dont regorge notre pays sont immenses et diversifiées. On l’a souvent dit, le Cameroun est une “Afrique en miniature”. En 1986 le révérend père Mveng avançait : “sur les cinquante chefferies de l’Ouest (…), il serait facile de rassembler, en un temps record, la bagatelle de 25.000 pièces d’art traditionnel de très haute qualité. Les lamidats et les chefferies du Nord-Cameroun (…) pourraient en donner au moins 10.000. La préhistoire camerounaise, à elle seule, peut fournir immédiatement au moins 30.000 spécimens des industries paléolithiques, néolithiques, de l’âge du fer et des métaux. (…) que dire des produits de notre sol et de notre sous-sol, des spécimens de métaux, de pierres, de bois précieux, de plantes rares ? Un service de taxidermie nous permettrait de présenter les dizaines de milliers d’espèces de notre faune aquatique, terrestre, aérienne (poissons, animaux, reptiles, insectes, oiseaux, etc.)”.

Au bout de ce recensement “superficiel”, le doyen de l’Histoire du Cameroun donnait le verdict suivant : “les collections, bien sélectionnées, d’un musée national camerounais pourraient se chiffrer autour de 100.000 pièces. Notre musée serait parmi les plus riches d’Afrique, et même du monde”. Mais ça c’était il y a 20 ans ! Un inventaire plus systématique permettrait aujourd’hui de voir qu’en réalité notre pays déborde largement de plus de trésors culturels et naturels que ne l’avait brossé le vieux savant. Dans le seul domaine des pièces archéologiques par exemple, il y a vingt ans la plupart des artefacts connus étaient issus de la partie septentrionale du pays où les recherches étaient plus avancées. Aujourd’hui, ils viendraient également des zones forestières du Littoral, de l’Est et du Centre, ainsi que des Grassfields de l’Ouest, où de nombreux travaux archéologiques ont été réalisés entre temps(1). Il s’agira alors des centaines de milliers de spécimens de vestiges de notre passé multimillénaire ! Malheureusement, en l’absence d’un musée national digne de ce nom, et aussi d’une législation rigoureuse sur la protection du patrimoine dans notre pays, tous ces objets sont soit détruits sur les sites, soient emportés vers l’Europe par des chercheurs étrangers et parfois locaux. Et que dire alors de l’incommensurabilité de talents dont regorge notre pays dans le domaine de la culture immatérielle (théâtre, cinéma, musique, littérature, etc.), et qui font de lui un des plus grands réservoirs dans le monde ?

Patrimoine

A l’allure où notre patrimoine culturel et naturel est pillé et sabordé, à l’allure où se diluent nos traditions sous l’emprise d’une occidentalisation “mondialisante” impitoyable pour les “cultures faibles”, il est à craindre très fortement que les générations d’après ne sachent pas ce qu’étaient un Essingan ou un Bibolo (précieux arbres des forêts tropicales) ; qu’un jour pour voir un tambour Baya ou un tam-tam Douala, pour étudier une poterie Bassa ou contempler un masque Fang ou Batcham, il faille faire un tour dans un musée européen ou américain ; qu’il soit bientôt absolument impossible d’écouter un air musical nostalgique d’un Néllé Eyoum, d’un Epée Mbéndè ou d’un Priso (pères créateurs du Makossa), ou celui d’un “oncle” Jacob Medjo Messong ou d’un Messi Martin (vulgarisateurs du Bikutsi). Alors à quand un musée national au Cameroun ?

C’est peut-être un autre débat ; mais il me semble opportun de l’évoquer ici : qu’il est parfois triste voire abject de constater que d’une manière générale, la plupart de structures à caractère culturelle qui portait le fanion “National” au “temps d’Ahidjo”, soit quasiment mortes (ballet national, théâtre national, orchestre national, etc.) durant l’ère Biya. Conséquence : le Cameroun perd – au propre comme au figuré – ses talents, ses valeurs, ses icônes, et parfois à jamais. Quelques cas tout juste : Were Were Liking a élu domicile en Côte d’Ivoire depuis plusieurs années ; Manu Dibango s’est installé en France voici plus d’un demi-siècle ; Maka Kotto est devenu Canadien il y a des lustres, etc. Ceux qui n’ont pas eu l’aubaine de s’expatrier tel Marcel Mvondo II ou Jean Bikoko croupissent dans une misère qui insulte la culture camerounaise et interpelle chacune de nos consciences. Il y a ceux qui, comme René Philombe, Edwige Ntongon à Zock, Jean Minguèlè ou Jimmy Biyong, etc. malgré leur génie et leur talent, sont morts de cet oublie et de cet ignorance ingrate, presque chronique, dont souffre notre deuxième régime après l’indépendance. Y rester semble signifier : “ accepter de mourir à petit feu ”…Ils s’en vont ainsi nos phénix, presque dans l’anonymat. Même l’éminent écrivain Mongo Beti n’a pas été épargné de cette méconnaissance. “La maman de la musique camerounaise”, Anne Marie Nzié a eu un peu plus de providence grâce… à Jacques Chirac. Et tout cela ne semble inquiéter ni émouvoir grand monde ! Tous ces brios avaient eu le hasard de naître en Belgique, en France, ou aux Etats-Unis qu’ils auraient certainement connus de biens meilleurs destins, semblables à ceux d’un Jacques Brel, d’un Jean Paul Sartre ou d’un Tom Cruise. Ainsi va le Cameroun d’aujourd’hui : les plus ingénieux, les plus brillants, surtout quand ils se refusent ou tardent à se rassembler autour d’une certaine flamme politique, sont forcés à s’expatrier ou à disparaître de manière incognito, au profit des plus nuls et inhabiles, qui ont l’avantage d’être panégyriste et flagorneur, tout juste…

Donc, à quand un musée national au Cameroun digne de ce nom, un vrai musée qui puisse contenir ces talents nationaux, valoriser et promouvoir les cultures camerounaises, symboliser et matérialiser le passé et les courants sociologiques du Cameroun contemporain ? Est-ce pour demain encore ou jamais ?

*Doctorant en Archéologie africaine (Université Libre de Bruxelles)

Stagiaire à la section de Préhistoire et d’Archéologie du Musée Royal

D’Afrique centrale, Tervuren (Belgique).

Email: veldagouem@yahoo.fr

 


(1)Rappelons que les seules recherches que nous avons effectuées de 2001 à 2004 dans le cadre du sauvetage du patrimoine archéologique et culturel le long du pipeline Tchad-Cameroun, ont livré près de 500 sites et des milliers de pièces, entre Kribi et la frontière tchadienne.

Article également publié dans le Quotidien camerounais “Le Messager” n° 2622 du 30 mai 2008

juin 1, 2008 par bienvenu1969

Tripatouillages des constitutions. Vers une nouvelle ère de dictatures en Afrique?

 

Par Bienvenu Gouem Gouem,

 

Doctorant en Archéologie africaine,

Belgique.

E-mail: veldagouem@yahoo.fr

 

Le président Paul Biya entend donc probablement rester au pouvoir jusqu’à sa mort! En tout cas, depuis le 10 avril 2008, notre pays est entré dans un fort lugubre répertoire continental, celui des “Etats-tailleurs-constitutionnels”. Pourtant, la défunte loi fondamentale n’a même pas été appliquée en entier, le Senat et la cours des comptes restant toujours inexistantes… une “Nègrerie politique” de plus, pour un pays déjà tristement réputé sur le plan international. Pauvre Afrique, ridicule Cameroun! Après la période de despotisme post-indépendante (1960-1990), la petite lumière démocratique après le sommet de la Baule (1990-2000), tout porte à croire aujourd’hui que nous sommes en train de sombrer dans un autre cycle obscur : la tyrannie multipartiste. Le continent qui enfanta l’Homme, serait-il condamné à jamais dans le sous-développement des présidents à vie?

 

Cinquante ans d’indépendance, un siècle de recul

 

Voici une dizaine d’année que l’on assiste ici et là, à ces reformes constitutionnelles d’un genre “tropicalisé”, en Afrique noire, comme en Afrique Blanche: Burkina Faso, 2000; Tunisie et Guinée Conakry, 2002; Togo et Gabon, 2003; Tchad et Ouganda, 2005. Le Cameroun est le dernier en date, l’Algérie pourrait être le prochain….Les dirigeants de ces Etats sont au pouvoir depuis une vingtaine d’année, très souvent par un coup d’Etat (B. Compaoré, L. Conté, I. Deby, Y. Muséveni), ou une succession non démocratique (O. Bongo, Ben Ali, P. Biya, F. Gnassingbé). Singularités pour le Cameroun, dans ce catalogue: Paul Biya en est le Doyen d’âge; mais, surtout, c’est le seul pays où cette falsification constitutionnelle s’accompagne d’une violente répression (fermeture de radios privées, interdictions de manifester, intimidations de journalistes), d’arrestations arbitraires (Joe La conscience, Lapiro de Mbanga, etc.), et d’innombrables tueries. D’une dictature unipartiste au lendemain de l’indépendance, à une autocratie pluripartiste, voilà le grand bond à reculons que nous sommes en train de réaliser!

Comment comprendre qu’à l’heure où le reste du monde s’embarque dans la caravane du progrès, conquiert l’espace après le temps, nos dirigeants soient encore à rêver d’éternité et de démiurgie à la tête de micro-Etats, dans un continent qui, sous leur règne, demeure le siège de toutes sortes de misères humaines? Cinq décennies après les indépendances, le simple paludisme, maladie qui a existé pourtant aussi sur tous les autres continents, n’a pas pu être éradiqué; les paysans continuent à cultiver avec la daba, alors qu’ailleurs l’on est passé depuis le siècle dernier aux tracteurs; les populations n’ont pas put connaître le bien être, alors que plus de la moitié du reste de l’humanité (naguère considéré aussi comme pauvre) accède progressivement au statut de classe moyenne. Non! Le problème ici n’est pas seulement la démocratie ou l’alternance : l’exemple de la chine, aujourd’hui troisième rang mondial économique, mais qui avait quasiment le même niveau de développement que bon nombre de pays africains en 1960,  montre bien que dictature peut aussi rimer avec développement…

 

Paul Biya doit prendre sa retraite

 

Contrairement à ce qu’on pense souvent, même dans l’Afrique ancestrale (pré islamique et pré-européenne) le chef savait prendre repos. Il arrivait même qu’il ait le devoir constitutionnel de s’empoisonner quand il avait faillit…

Le successeur constitutionnel d’Ahidjo devrait quitter le pouvoir en 2011, pour au moins trois raisons: (a) Paul Biya a pris de l’âge. Son pouvoir aussi. Aucun Homme sur terre, fut-il un génie, ne peut normalement gouverner un pays pendant un quart de siècle. Le président Biya a atteint le maximum de son rendement. Il a donné tout ce qu’il pouvait offrir. Il n’a plus rien à cracher. Si, en trois décennies, il n’a pas pu apporter le bien être à son peuple, alors qu’il était plus jeune et plus “frais”, ce n’est pas en sept ans de plus qu’il le ferra, maintenant qu’il est fatigué. A-t-on déjà vu Homme, soudain, plus “ambitieux” à son vieil âge qu’à sa jeunesse? Ceux qui avancent bonassement qu’il est seul apte à “tenir” le pays d’Ossendé Afana, Achille Bembè, Jacques Bonjawo ou Mongo Beti, insultent gravement l’intelligence des 20 millions de camerounais (notre président ignore même le nombre de têtes qu’il dirige, malgré un recensement en…2005!) Mais c’est aussi un des dangers de la longévité au pouvoir en Afrique: le peuple finit par le confondre naïvement  à celui qui le tient.

(b) Paul Biya a un bilan négatif. “Renouveau-galère-misère”? Depuis l’indépendance en tout cas, jamais camerounais n’a été aussi misérable que durant les années Biya. En vingt cinq ans, notre pays est passé de Pays Moyennement Avancé (PMA) dans les années 1980, à Pays Pauvre Très Endetté (PPTE) en 2006. Tous domaines considérés, le pays affiche fiasco : importateurs de denrées alimentaires à hauteur de 15% seulement au début des années 1980, aujourd’hui de plus de 45%; salaires des fonctionnaires, triplement charcutés; carburant, aussi cher que dans les pays qui n’en produisent pas; physionomie de Douala et Yaoundé, quasiment inchangée, Capitales-bidonvilles-miséreux-poussiéreux-boueux; Camair, krach; électricité, clignotante, demeure un luxe. Même l’orchestre national s’est tu. Toutes les structures de recherches sont mortes. En 1982, l’étudiant camerounais, boursier, trouvait un emploi après ses études; depuis 1992, il se prostitue, mendie ou se “débrouille” pour survivre et, au bout du rouleau, devient taximan, fripier, ou retourne cultiver la terre. Aucun stade n’a été battit. Des ambassadeurs ont été abandonnés à l’étranger, parfois pendant plus de vingt ans; certaines de nos missions étrangères restent mêmes, longtemps, honteusement, gouvernées par des fantômes…”Renouveau” semble être synonyme d’improvisations, et de…tripatouillages de toutes sortes. Le pays étouffe et implose. Tout le monde rêve d’en partir. (c) Paul Biya est politiquement obsolète. Normal: Moulé dans le système despotique des années 1960, notre président est en déphasage avec le temps, ce temps qui n’est plus son temps politique. Les reflexes pavloviens dictatoriaux lui seront à jamais inséparables. Illustration: lendemains des émeutes de la faim en Afrique. Au Sénégal, le président Wade, visionnaire, s’adressant à son peuple: ” […] Il nous faut augmenter notre production de riz. Dans six ans, nous devons pouvoir produire localement les 600.000 tonnes que nous achetons à l’extérieur […]“. Paul Biya, menaçant: “[…] Tous les moyens légaux dont dispose le Gouvernement seront mis en œuvre pour que force reste à la loi!” Et l’on vit ces tanks et ces chars se dresser contre des faméliques…! Bien que de la même génération d’hommes, ils ne sont pas de la même fleur politique. Ecaillé par le temps, claquemuré dans son palais de marbre qu’il ne quitte (toujours à vive allure) que pour son Mvomeka’a natal ou ses multiples “courts-longs séjours” européens, Paul Biya est totalement coupé de la réalité du pays. Gagné par l’autisme et l’aveuglement autocratique, entouré que de courtisans (“pauvres gens enrichis par la mendicité“, confer le chanteur A. Chamfort), notre président reste convaincu que celui-ci sombrerait dans le chaos sans lui. Il réduit le peuple aux militants de son parti, les motions de soutiens de ses flatteurs à sa popularité, les manifestations contre la faim à des manipulations “d’apprentis sorciers” qui lorgnent son palais.

 

Ensemble, pensons à demain!

 

L’Afrique a besoin d’Homme neufs, visionnaires, capables de conduire sa renaissance politique, culturelle, économique, sociale et scientifique; et à même de débarrasser le continent du cancer du néo-colonialisme. Mais en particulier le Cameroun, comme toute l’Afrique centrale, a besoin d’une nouvelle herbe politique. Au plus tôt. Quand un jour nouveau se lèvera sur notre pays, au lendemain de la longue nuit du “Renouveau”, le bilan risque d’être similaire à celui de 25 ans de guerre. Le mal est très profond. Un “Epervier”, plutôt “bouc-émissaire ” (dont le seul mérite est de mettre, enfin, à jour les mécanismes de fonctionnement du système Biya depuis 1/4 de siècle, et qui ont conduit le pays à la banqueroute) ne pourra nettoyer la basse cours du “Renouveau”. Cet oiseau, comme le décrivait le poète français Charles Baudelaire, ses seules ailes de géants l’empêchent déjà de voler. Comment pourrait-il emporter la volumineuse “ferme du Renouveau”? Qui, dans ce régime, peut prétendre aujourd’hui ne s’être pas servi dans le denier public, en commençant par…l’ ”Epervier” lui-même? Peut-on tenter un jour un audit de la gestion de la manne pétrolière (du pays 7e producteur africain), managée directement par la Présidence? Point de haine contre Biya et ses partisans ni d’opposition. Ces écrits sont des cris de tout une génération de camerounais! Tous les-vingt-à-cinquante-ans (soit la majorité des Camerounais), quelques soient leurs bords politiques ou tribaux, se doivent de se révolter contre la dictature mystico-gérontocratique et néo-colonialiste en laquelle s’est transmué le “Renouveau”: Dans une dizaine d’années, au plus, Paul Biya et ses ténors seront “garés”. C’est une loi naturelle que nul ne peut tripatouiller. C’est donc à nous autres (et/ou à nos rejetons) qu’il reviendra de réparer les dégâts accumulés. Il en faudra tellement du temps, que nous risqueront d’y passer tout notre temps à nous… ! Que les thuriféraires et glossateurs de ce régime se souviennent tout de même que “[…] Le 6 novembre 82, comme l’écrivait J.M Watonsi, ex journaliste de la CRTV aujourd’hui aux USA, de passage dans son pays natal en janvier 2008, c’était un beau rêve […]” pour tous les camerounais ! Comme lui, vingt cinq ans après, on a la vague impression en regardant autour de soi, qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Cameroun. […]“. L’arrivée de Biya au pouvoir suscita tellement de l’espoir, que même les opposants les plus caciques, tel Mongo Beti, ne résistèrent pas à retourner au pays

Quand on observe ces honteux tripatouillages constitutionnels, après les sinistres assassinats de nos héros nationalistes, les terribles dictatures des lendemains des indépendances, l’affreux pillage-braderie de nos richesses, etc., on a envie de se demander, si réellement l’Afrique n’est pas maudite! Pourquoi devons-nous toujours recommencer les mêmes combats, même ceux que nous croyions déjà gagnés? On se remet involontairement à ruminer toute cette littérature pessimiste qui, depuis les années 1960, tente de diagnostiquer le mal de cette mystérieuse Afrique, qui s’enfonce chaque jour davantage dans la misère et menace de n’en plus sortir; cette Afrique mal partie (R. Dumont, 1962), malade d’elle-même (Tidiane Diakite, 1986), refuse  le développement (A. Kabou, 1991), va mourir (Kä Mana, 1991), etc.

Vue pourtant globalement, la nuit africaine s’éclaire de quelques torches. A l’Ouest, des pays tels que le Benin, le Mali ou le Ghana, dessinent des lueurs d’espoirs. Au sud aussi, excepté le cas très isolé du Zimbabwe, tous les pays de cette partie du continent, sous l’impulsion de l’icône Mandela, réalisent, depuis une dizaine d’année, d’exemplaires transitions vers la liberté. Ces nations symbolisent “l’autre Afrique”. L’Afrique centrale, par contre, piétine. Elle continue à sombrer dans ses forêts noires infestées de ces “dinosaures autocrates“, qui s’accrochent au pouvoir comme des lions à leurs carcasses. Sur les six chefs d’Etats de cette région, quatre prirent le pouvoir par les armes (Deby, Bozizé, Sassou et Obiang Nguéma). Les deux autres, Biya et Bongo, succédèrent aux “pères des indépendances”. Leur moyenne d’âge est d’environs 67 ans. La durée moyenne de leur règne est de 23 ans, soient la plus élevée de toutes les régions du monde. C’est parmi eux que se trouve le plus ancien Président de la terre, Omar Bongo Ondimba, au pouvoir depuis… 41 ans! Situation de leurs populations: des plus misérables de la planète. Tous sont les piliers de la triste Françafrique, où ils se battent pour leur recolonisation. L’Afrique Centrale est le symbole de cette Afrique négative, la flétrissure continentale politique même.

L’Histoire politique du Cameroun, elle, retiendra, pour toujours, que c’est un certain Grégoire Owona et une certaine Françoise Foning qui, les premiers, lancèrent en l’an 2004, l’idée d’une momification au pouvoir du deuxième président du Cameroun; que cette idée fut “motionnée” pour la première fois par les militants du Rdpc de la Lekié, un certain 8 novembre 2007, puis soutenue par des zélés de tous poils; pour être validée par les députés –connus- du RDPC (sauf un seul, Ayah Paul Abine), un 10 avril 2008… Demain, bientôt, j’en suis sûr, le coq marquant la fin du “Renouveau” n’aura pas barytonné trois petites fois…

Oui !…Des lampes surgissent du noir continental, dis-je : Soupçonné de quitter volontairement la tête de l’Union Africaine pour vouloir se re-présenter à la présidence malienne en 2012, Alpha Omar Konaré (qui laissa déjà le pouvoir dans son pays au bout des deux mandats que lui imposaient la constitution), répondait sagement il y’a peu: “On ne peut pas faire son temps et celui de ses petits enfants“. L’homme n’a pourtant que soixante deux ans. De treize moissons le cadet de Biya… Allégorie forte: l’Afrique n’est pas maudite, n’est pas condamnée, n’est pas…le Cameroun.

 

 

Les paradoxes de l’Afrique.

mai 29, 2008 par bienvenu1969

PAYS PAUVRES TRES ENDETTĖS, OU PAYS RICHES TRES ENGLUĖS? Au cœur des imbroglios paradoxaux et honteux du continent noir

Par Bienvenu Gouem Gouem

 

 

 

Le 28 avril 2008, le Cameroun rejoignait la vingtaine d’Etats africains ayant déjà franchi le point d’achèvement (date à partir de laquelle les bailleurs de fonds s’engagent à “aider” un pays) dans le cadre de l’initiative “Pays Pauvre Très Endetté“, après un parcours laborieux de six années au lieu des trois prévus au départ. Le triomphalisme était alors de mise: Pour les huit pays les plus riches du monde (G8) créateurs de cette initiative, celle-ci fut considérée évidement comme une “aide au développement”, une de plus apportée aux pays du Sud. Au Cameroun comme dans les autres pays africains concernés, les discours officiels annonçaient l’annulation de plusieurs milliards de dollars de dettes, et présageaient ainsi un recul impressionnant de la pauvreté. Pour les populations, c’était enfin le bout du tunnel appelé misère… et pourtant que des leurres, que de la pudeur! Le continent continue honteusement et dangereusement sa marche vers l’abîme.

Le concept et son contenu

D’abord l’expression “Pays Pauvre Très Endetté” à elle seule pose déjà problème. Elle laisse en effet retentir une humiliation si grande, une auto-diminution si forte qu’elle frustre et chagrine à la fois. Elle rappelle en tout cas cette auto-dévalorisation qui résonne douloureusement dans nos cœurs quand l’on entend nos députés barytonner hardiment notre barbarie et  sauvagerie d’autrefois“, dans l’ancienne version du chant en l’honneur de notre pays, le jour même qui marquait la naissance du jeune Etat le 1er janvier 1960… (Ecouter E. M’bokolo et P. Sainteny, Afrique, une histoire sonore, 1960-2000, CD2, RFI-INA).

Ensuite il y’a la substance du concept. Le mécanisme de l’initiative PPTE prévoit qu’une fois le point d’achèvement atteint, le pays bénéficiaire voit sa dette réduite certes, mais par une annulation exclusive des créances impayables, de façon à lui permettre de poursuivre régulièrement les remboursements de sa dette extérieure! Les maigres fonds dégagés peuvent alors servir à financer quelques dépenses sociales locales; cependant dans le même temps, interdiction totale à l’Etat ni de former, ni de recruter, afin de ne pas augmenter la masse salariale de la fonction publique. Dans le fond donc, le but officiel de l’initiative PPTE est, selon le G8 lui-même, de permettre aux pays qui en bénéficientde faire face à toutes leurs obligations présentes et futures en matière de service de la dette extérieur, sans rééchelonnement de la dette ou accumulation d’arriérés (…). En amont, l’éligibilité d’un pays à cette initiative (comme toutes les aides du Nord en faveur du Sud) est assortie évidement de nombreuses conditions, qui correspondent à plusieurs années de camisoles néolibéralistes en droite ligne des Plans d’Ajustement Structurels imposées dès les années 1980, et aux conséquences que l’on sait (ouverture des marchés au profit des Sociétés transnationales, privatisations, augmentation de la TVA et des frais scolaires et de santé, suppressions des subventions de l’Etat, etc.). Bref, un ensemble de mesures qui conduisent à une forme de recolonisation et à une dégradation plus croissante des conditions de vies de la majorité de la population, comme on peut bien le constater actuellement.

 Ainsi, pour de nombreux spécialistes, l’initiative PPTE n’est rien d’autre qu’unfaux semblant de l’aide au développement” (lire par exemple D. Millet et E. Toussaint, “Monde diplomatique Manière de voir” n°87, juin-juillet 2006, P.88). D’abord parce que les dettes annulées sont généralement de vieilles créances douteuses; par exemple, mêmes les dépenses liées à “l’accueil” des réfugiés y sont aussi inclues, notamment celles des frais de détention ou d’expulsion des immigrés clandestins! Par ailleurs, le système des “aides” est organisé de tel sorte qu’une part importante des sommes déclarées est dépensée dans les pays “bienfaiteurs” mêmes, tels les achats d’aliments, de médicaments, d’équipements, de frets, des missions d’experts, etc.… Ensuite ces annulations sont bien souvent des opérations organisées en vue d’assainir des comptes des pays donateurs. D’aucuns soupçonnent même les institutions financières occidentales (qui sont loin d’être des structures philanthropiques) d’avoir vu une bonne affaire dans les prêts qu’elles accordent au tiers-monde.

Sinon au bout du rouleau, il y’a lieu de se demander comme l’historien malien Tidiane Diakité dans un livre publié en 2001, “comment se fait-il que l’Afrique aidée par la France ne progresse pas?“. Comment comprendre dès lors l’euphorie observée au sein des classes dirigeantes africaines après l’admission d’un pays à l’initiative Pays Pauvre Très Endetté? Comment concevoir que l’Afrique adhère à de telles désignations insultantes pour quelques dollars et euros stériles? Devons nous continuer à supporter honteusement la sempiternelle mendicité de nos pays pourtant si nantis en matières premières? Comment imaginer même qu’un demi-siècle après les indépendances, l’Afrique croit toujours naïvement à un possible développement qui viendrait d’une dynamique de l’extérieur ?

Ni plus endettée, ni pauvre

L’Afrique est certainement endettée. Peut-être très endettée même. Cependant tous les pays, tant au Nord qu’au Sud le sont! L’endettement n’est donc pas synonyme de pauvreté. Tous les pays vivent plus ou moins de crédits. La plupart d’Européens vivent essentiellement de prêts. D’ailleurs, cela se sait peu en Afrique, nos fameux “bailleurs de fonds” (France, Etats-Unis, Angleterre, FMI, etc.) sont parfois plus endettés que les pays “pauvres” qu’ils prétendent aider. En 1982 aux Etats-Unis, notait C. Julien (ancien directeur du journal le monde diplomatique), les prêts contractés par les individus, les familles, les entreprises, les collectivités locales, les Etats, etc., étaient six fois la dette extérieure des pays de l’Est et du tiers-monde à cette date, pourtant quinze fois plus peuplés. Alors pourquoi l’endettement devrait-il être chez les uns un facteur déshonorant et avilissant, et chez les autres celui de puissance et de gloire?

Il faut le savoir, l’idée du Blanc ploutocrate n’est qu’un mythe colonial. Quiconque procède à une petite anthropologie des sociétés européennes verra tout de suite que contrairement à ce que beaucoup de personnes pensent sous les tropiques, “le Blanc” n’est pas un Homme riche. Il est seulement mieux organisé que nous. À la différence de nos Etats, les revenus du pays sont simplement mieux répartis parmi les populations, grâce entre autres au système de sécurité sociale (Assurance maladie, allocations de chômages, pension retraite assurée, etc.). Comme l’appartenance aux castes ou à certaines confréries initiatiques dans les sociétés traditionnelles africaines, la richesse est dans la plupart de cas un héritage dans les sociétés européennes, et remonte parfois à plusieurs décennies ou à quelques siècles dans les familles concernées…

Très endettés? Probablement… mais surtout pas pauvres, nos pays! Il est difficilement acceptable que l’Afrique, 30.335.000 Km², deuxième continent du monde par la taille, comptant le plus grand nombre de pays sur terre, avec d’incommensurables richesses naturelles, soit toujours en train de gulminer son indigence partout dans le monde, alors que concomitamment ses dirigeants mènent des trains de vies les plus luxueux de la planète (lire par exemple X. Harel, “Afrique pillage à huis clos. Comment une poignée d’initiés siphonne le pétrole africain”, 2006, Fayard). Il est péniblement admissible qu’un pays comme le Congo-RDC, cinq fois la France, quatre vingt fois la Belgique, grand comme toute l’Europe de l’Ouest, un des plus grands producteurs de la terre d’Uranium, de Cobalt, de Cassitérite, de Coltan (minerai si précieux qu’il entre dans les alliages utilisés dans les microprocesseurs et téléphones portables, et peut coûter parfois jusqu’à 700 dollars le kilo), etc., en vienne à mendigoter tous les jours aux portes de Paris ou de Bruxelles! Les grands théoriciens de l’économie africaine pourront-ils un jour nous expliquer, par quelles mécanismes micro ou macro-économiques, un pays comme le Cameroun, une fois et demi plus vaste que l’Italie (dont la principale richesse est charpentée par…de simples fruits : cerises, figues, oranges, noisettes…), notre Cameroun aux sols et aux sous-sols immensément crésus, grand producteur de pétrole, de bois, de cacao, de banane…, souvent fièrement qualifié “d’Afrique en miniature”, en arrive t-il à être superbement classé aujourd’hui “PPTE”, implorant de la charité publique de Rome, de Londres, etc.? L’Afrique pourra t-elle se justifier un jour devant l’histoire, par quelle miracle étant le continent le plus riche de la planète en réserves naturelles, elle est devenue paradoxalement le plus pauvre (et en plus très endettée) en argent au monde? En plus, voici 25 ans que Le grand économiste camerounais Tchundjang Pouemi (dans son livre Monnaie, servitude et liberté: la répression monétaire de l’Afrique) montrait comment les systèmes monétaires africains étaient un obstacle pour son développement, et partant avait lancé l’idée de la création des monnaies africaines souveraines. Il en est peut-être mort le 27 décembre 1984, officiellement par suicide…Pauvre, l’Afrique?

Pauvre, l’Afrique est loin de l’être! Ce sont les systèmes (monétaires, commerciaux, etc.) dans lesquels elle s’est engluée et s’englue encore, ce sont les lois qui régissent ses relations avec le Nord depuis un siècle, qui sont appauvrissant, ruinant et misérabilistes pour ses populations. C’est son incapacité à prendre son destin en main, ses dirigeants obsolètes et encore prisonniers des schémas de gouvernances de l’époque coloniale et de la guerre froide, qui l’atrophient et le périclite. Anémiant et abâtardissant sont surtout nos propres systèmes de pensées, l’image que nous avons de nous même. Bon nombre d’Africains continuent à penser, depuis nos chefs d’Etat (dont certains sont fières de venir prendre des “cours de démocraties” dans les capitales occidentales, ou pensent qu’il est dans l’ordre des choses d’aller y négocier chaque remaniement ministériel) jusqu’aux paysans des fonds de nos villages (qui continuent à mythifier “le Blanc”), que nos pays ne pourront jamais être indépendants de la France, de l’Angleterre, ou des Etats-Unis. Inconsciemment ou non dans l’Afrique d’aujourd’hui, nous persistons à penser à une espèce d’inaptitude atavique du Noir à créer son développement, nous persévérons à croire à une impossible vie sans les anciennes métropoles et à imaginer une apocalypse du Noir sans le Blanc. C’est tout cela la vraie pauvreté de l’Afrique!

 La plus grande pauvreté du continent noir, je pense, reste ces archétypes que nous avons développés en nous même, ces médaillons que nous nous sommes fabriqués au fil des époques, et qui déterminent logiquement ceux que l’Occident conçoit pour nous. Ces pyrogravures n’ont presque pas été troquées depuis la période coloniale. Ce qui fluctue et évolue mais de façon circulaire, ce sont les mots, les termes, les expressions, les concepts auxquels l’on se réfère pour parler de l’Afrique (l’Afrique noir en particulier). En 5 siècles de contacts avec les peuples d’outre-mer, nous sommes passés de “primitifs” et “sauvages” avant la colonisation, à “barbares” et “indigènes” pendant la période coloniale, puis à “sous-développés” à la veille et au lendemain des indépendances. Maintenant nous sommes fièrement devenus des “Pays Pauvres Très Endettés” dans le village planétaire de Marshall Mac Luhan (sauf que cette fois, c’est nous même qui négocions et supplions même nos anciens colonisateurs pour qu’ils nous reconnaissent comme tels!). Une cohorte de concepts qui renvoient tous pourtant à une seule et même image, celle de peuples arriérés. Demain peut-être, évoluerons-nous pour reculer encore à “Pays Très Mourant et Inaptes à Rembourser”? Ce sera la fin d’un temps et le retour à la case…coloniale dans le meilleur des issus, ou la fin d’un continent dans le pire. On a parfois comme l’impression, pour rejoindre le journaliste britannique Stephen Smith, que l’Afrique œuvre pour sa propre “négrologie“, qu’elle se bat férocement pour sa propre recolonisation; et c’est là que se noue notre pauvreté.  

Nous sommes plus soucieux de participer aux efforts des autres de nous conquérir qu’à prendre nous même notre propre sort en main. Nous nous regroupons plus promptement autour des autres qu’entre nous, la France(Francophonie),l’Angleterre(Commonwealth),la CEE(journées européennes du développement), et récemment de la Chine (forum sur la coopération sino-africaine), qui vient elle aussi de lancer son assaut sur le continent, en quête de nos matières premières (pétrole surtout) pour son industrie en pleine expansion, et à la recherche des marchés d’écoulement de ses produits. Cette Chine qui pourtant, il y’a un petit demi siècle se trouvait sensiblement au même niveau développement que certains pays africains qui implorent aujourd’hui sa charité, sans en éprouver la moindre honte… Pendant le même temps, l’Unité Africaine continue à apparaître comme une chimère, l’Union Africaine agonise, et les organisations sous régionales sont presque toutes mortes.

L’Afrique reste finalement le seul continent au monde, et les africains les seuls peuples dans toute l’histoire de l’humanité, qui espèrent un jour se développer par la volonté et la pitié des puissances étrangères. Nos dettes et nos misères, les vraies, viennent de cette vaine conviction.

 

 

 

 

Cet article a été publié dans le Quotidien privé Camerounais “Le Messager” N°2510 du 30 novembre 2007

mai 28, 2008 par bienvenu1969

Paul Biya et la dépouille d’Ahidjo : la longue saga de bannissement des morts se poursuit au Cameroun

 

Par Bienvenu Gouem Gouem

 

Ainsi, le régime du «Renouveau» n’organisera certainement jamais le rapatriement de la dépouille du premier Président du Cameroun, El Hadj Ahmadou Babatoura Ahidjo, décédé le 30 novembre 1989 au Sénégal. Du moins c’est ce qui ressort de l’interview que Paul Biya a donnée le 24 octobre dernier à Paris. Notre défunt Président poursuivra donc son exil dans la section n° 37 du cimetière Musulman Dakarois de Yoff, où il fut inhumé voici exactement 18 ans. Toute chose qui confirme qu’au Cameroun l’interminable tradition «d’ostracisme et de violence à l’encontre des morts qui (…) ont joué un rôle dans son histoire» que décriait déjà l’historien camerounais A. Mbembé en 1989 y demeure en vigueur; et qu’en Afrique, de nombreux dirigeants n’ont toujours pas pris conscience de ce qu’est l’Histoire.

 

Ahidjo, fondateur de la violence à l’encontre des morts

dans le Cameroun pré et post indépendant

Certes, Ahidjo n’est pas l’initiateur de la violence à l’endroit des héros Camerounais. Celle-ci commence dès l’époque coloniale même, avec la pendaison par les allemands de Mebenga M’Ebono (alias Martin Paul Samba) et la fusillade de Rudolf Douala Manga Bell, le 8 août 1914, pour avoir osé se lever contre l’oppression coloniale.

Cependant, Ahidjo fut le pionnier de ce cruel système de réprobation qui n’épargne pas même les morts, et qui fait de notre pays un des plus implacable en la matière dans l’Afrique post indépendante. Il passera alors plus de la moitié de son règne à liquider vertement les nationalistes, les uns après les autres. Le 13 septembre 1958, le «prophète de l’indépendance du Cameroun» (Cf. G. Chaffard en 1967) Ruben Um Nyobè, sera lâchement exécuté dans le maquis du village de Libel li Ngoy. Après que son corps fut exposé comme un trophée de guerre au centre de Boumnyébél (sa patrie), puis profané à l’hôpital d’Eséka, celui que les partisans appelait «Mpôdôl» (sauveur) sera enfoui dans un bloc massif de béton et inhumé en coup de vent dans le cimetière de la mission presbytérienne d’Eséka. Pendant longtemps il y reposera dans une complète misère et un total anonymat. (Ce n’est que récemment que, poussé certainement par un soucis de se refaire une santé politique dans la région, une tendance progouvernementale de l’UPC a re-aménagé sa tombe, et lui a bâti un monument dans la même ville). Durant tout son Pouvoir, Ahidjo s’arrangera à ce que Ruben Um Nyobè disparaisse complètement de la mémoire des camerounais et de l’Histoire.

Si le leader de l’UPC sera tout de même enterré dans son pays, Félix Roland Moumié son successeur, ne connaîtra pas cette chance. À la demande d’Ahidjo, Moumié fut empoisonné comme une bête au thallium (communément appelés «mort aux rats»!) à Genève, par un agent secret français (William Bechetel), le 15 octobre 1960 et mourra le 3 novembre. Il sera enseveli à Conakry (Guinée), où ses restes demeurent jusqu’à ce jour ! (Selon le film-documentaire de Frank Garbely dernièrement consacré à l’illustre nationaliste, son corps aurait même disparut de sa tombe).

Ahidjo réservera un sort bien plus tragique à Osende Afana, remplaçant de Moumié. Assassiné dans le maquis des forêts de Ndélélé à l’Est Cameroun à la mis mars 1966, nul ne sait à ce jour où se trouve sa sépulture (Une anecdote raconte que sa tête fut tranchée et ramenée à Ahidjo qui la réclamait). Quant à Ernest Ouandié, dernier des chefs historiques de l’UPC, capturé dans le maquis de l’Ouest Cameroun, Ahidjo le condamnera à mort, le fera exécuter froidement sur la place publique à Bafoussam le 15 janvier 1971, puis son corps fut rondement jeté en terre avant qu’il n’ait eu le temps de tiédir. Sans compter qu’Abel Kingué, autre nationaliste de l’UPC mort le 16 juin 1964, reste toujours enterré au Caire, même si on ne saurait directement imputer sa mort à Ahidjo.

Ahidjo est donc le concepteur de cette tradition d’excommunication à l’endroit des morts; une proscription dont lui-même sera victime plus tard de son poulain politique, Paul Biya. Il a tué ou fait tué par l’épée, et lui-même en est mort, serait-on tenté de dire !

Mais Ahidjo, Patrimoine historique camerounais !

Toutefois, est ce pour autant que ses restes doivent siéger en terre étrangère? Que non! Le corps du premier Président du Cameroun doit retourner dans notre pays, et de manière officielle. Pour au moins quatre raisons. (1) D’abord parce que, contrairement à ce qu’a déclaré Paul Biya à Paris, la dépouille d’Ahidjo n’appartient pas à sa famille, mais à tous les camerounais. Pendant ¼ de siècle, cet homme a été à la tête du Cameroun. En bien ou en mal, qu’on l’ait aimé ou qu’on l’ait détesté, il a quand même gouverné notre pays. C’est un fait établi contre lequel aucun Homme, aucun Pouvoir ne pourra bannir de l’Histoire, ce que résuma d’ailleurs l’ancien Président du Dahomey (actuel Bénin) Emile Derlin Zinzou dans son oraison funèbre en 1989 : « (…) Nul ne pourra t’interdire d’Histoire et empêcher que celle-ci sereine et impartiale, dise que tu fus de ta patrie et de l’Afrique un grand et digne fils (…)». Ahmadou Ahidjo fait partie intégrante de notre patrimoine historique, de la généalogie de l’Etat du Cameroun. Il est donc du devoir du Pouvoir en place de le rendre aux camerounais, tout en lui restituant la place qu’il mérite dans l’Histoire de notre pays. Doit-on rappeler que tout individu cesse d’appartenir à sa famille dès lors qu’il accède à la magistrature suprême, pour devenir à jamais un héritage national ?

(2) Ensuite, avec le recul du temps, 25 ans après son départ du pouvoir, on peut constater aujourd’hui que malgré tout, Ahidjo n’a pas que fait du mal au Cameroun. Tout ce qui nous reste encore de “moderne” dans ce pays (routes, immeubles, Sociétés, etc.) ne sont-ils pas des legs de son règne? Même ceux qui ont subit les affres de son autocratie l’ont reconnu, des années plus tard (Ecouter par exemple les six productions que Alain Foka lui consacra en 2006 sur RFI, dans son émission “Archives d’Afrique“). Et en termes de comparaison, l’on peut bien observer actuellement que le Cameroun social et économique d’Ahidjo se portait moins mal que celui de Biya…

(3) Et puis, tout Homme est faillible. L’ex Président Béninois le souligna également dans son Oraison mortuaire : « (…) Comme nous, tu as pu te tromper, commettre des erreurs et peut-être même des fautes. (…) Ce dont nous sommes assurés, c’est que dans la balance, le bien, les succès, les réussites l’emportent très largement (…) sur les erreurs (…)». En outre, la dictature dont on fit le plus grand reproche au défunt Président, sans vouloir bien sûr la justifier (ce d’autant plus que l’auteur de ces lignes est originaire presque du même village que Ruben Um Nyobè, et que ce dernier fut exécuté sur les terres de son père, le Mbombog S. R. Gouem Lingom, lui-même ex Capitaine-chef dans le maquis!), trouve historiquement toute son explication dans le contexte global de l’Afrique de l’époque. De la Gambie à l’Ethiopie, de la Libye à l’Afrique du Sud, la quasi-totalité de l’Afrique ne vivait-elle pas dans le césarisme des régimes que nous avait imposé une décolonisation de façade ? Ahidjo était à l’aire de son temps et en conformité avec la culture politique de l’époque ! Et puis dans le fond, les choses ont-elles véritablement changé aujourd’hui? Quelle différence y’a-t-il entre la crainte d’hier de parler, et la peur d’aujourd’hui de critiquer ? Réduit à une clochardisation bien pensée, bon nombre d’intellectuels au Cameroun ne se sont-ils pas tus (devenant ainsi des “exilés locaux”) à défaut de danser au rythme du Parti-Etat au Pouvoir? Comme hier, de nombreux camerounais ne sont-ils pas contraints à l’exil politique ou économico-social (immigrés clandestins)? Notre pays n’est-il pas actuellement en Afrique celui qui compte le plus de «cerveaux» à l’extérieur ? N’y a-t-il plus des prisonniers politiques au Cameroun ? (Edzoa Titus par exemple, n’est-il pas  avant tout un détenu politique?).

(4) Enfin, le retour de la dépouille du premier Président du Cameroun permettrait certainement une réconciliation entre de nombreux camerounais. Beaucoup de compatriotes en effet, surtout ceux originaires de sa région natale gardent sournoisement, quelquefois ouvertement, une rancœur vis-à-vis du régime actuel, pour leur avoir privé des restes du plus illustre des élites qu’ils n’aient jamais eut. On l’a vu au Rwanda et en Côte d’Ivoire par exemple, c’est aussi le cumul de vieux ressentiments qui débouche bien souvent sur les interminables guerres que connaît l’Afrique

Attention, l’Histoire tourne !

Au final, en examinant l’Histoire récente de l’Afrique, on a parfois comme l’impression qu’à force de s’éterniser au pouvoir, plusieurs chefs d’Etat finissent par croire à leur propre immortalité, et par oublier que tout Homme, tout Pouvoir, tout Régime est temporel, alors que l’Histoire elle, reste à jamais. Ils finissent par omettre que les voies de l’Histoire, comme celles de Dieu, sont parfois si insondables! Au faîte de leur Puissance, Ahidjo, Mobutu, ou Bokassa (pour ne citer que ces trois là), pouvaient-ils imaginer qu’ils connaîtront un jour des fins aussi tragiques et pitoyables? Et pourtant plus tard, le «père de la nation» camerounaise, le «Maréchal» zaïrois, qui avaient passé leur règne à supprimer et à bannir les autres, périront à leur tour en exil; quant à «l’Empereur» centrafricain, il trépassera presque dans la démence et le dénuement total. De la tombe d’Ahidjo, le journaliste Sénégalais Mor Talla GAYE faisait la description pathétique suivante en 2003: « (…) elle est longue d’environ dix mètres de long et sept mètres de large. A part les carreaux luxueux qui brillent de clarté (…), aucun signe d’opulence n’est visible. Seul un écriteau sobre (…) sert de renseignements au visiteur, incrusté au pied de la tombe avec la mention : «El Hadj Ahmadou Ahidjo 1er président du Cameroun 24-08-1924 à Garoua 30-11-1989 à Dakar.». Seulement, détail malicieux (…) : le luxe cohabite avec des illustres anonymes dont la dernière demeure n’est recouverte pour certains d’entre-eux que de briques. C’est en fait un des contrastes qui frappent le visiteur dans cette section trente-sept où les arbustes font partie du décor». Vanité des vanités…! De même, l’image qu’on a retenu de son compère Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Zabanga (“Mobutu l’éternel, le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l’arrêter“, mais aujourd’hui mort et enterré au Maroc) reste sa toque à la peau de léopard, une effigie récemment exhibé parmi des anonymes dans un Musée en Belgique lors d’une exposition sur les chapeaux africains! A l’inverse et paradoxe de l’Histoire, Ruben Um Nyobè et Patrice Lumumba que leurs bourreaux respectifs croyaient avoir effacé à jamais, restent célébrer pour toujours partout en Afrique.

 

En quelques années seulement, si des noms (presque mythiques pour les adolescents que nous étions) tels que Tandeng Muna, Tsanga Delphine ou Moussa Yaya, etc. sont tombés dans l’oublie, cela signifie qu’il en sera de même pour les Hommes du Pouvoir actuel, si l’Histoire ne les retient guère…

Ahidjo eut certainement ce souci. À la dernière heure. En quittant volontairement le pouvoir en 1982, en devenant ainsi le deuxième chef d’Etat de l’Afrique (après Senghor en 1980) à prendre sa retraite, il avait devancé son temps de plusieurs décennies. Quand on sait qu’aujourd’hui encore, dans un contexte pourtant dit démocratique, de nombreux chefs d’Etats se (dé)battent à tripatouiller les constitutions en vue de se pérenniser au Pouvoir, tandis que d’autres, mêmes rongés par la maladie, refusent de céder leur fauteuil, cet acte d’Ahidjo fut un vrai fait historique. Ramener solennellement sa dépouille ne permettrait-il pas aussi à Paul Biya de marquer une rupture historique ? Demain, que retiendra l’Histoire du règne du «Renouveau» ?

Attention messieurs et dames, ça tourne la roue de l’Histoire, et on ne sait à l’avance dans quel sens !