Le “Musée national” du Cameroun s’apparente encore à une collection d’objets ethnographiques
En janvier 1986, lors d’un colloque international sur l’archéologie au Cameroun tenu à Yaoundé, feu Engelbert Mveng s’offusquait du fait que notre pays restait encore à cette date dans le domaine muséal, exactement dans la même situation qu’avant son indépendance. “Cela représente, avait-il dit, une situation culturelle très humiliante pour nous. Quand on considère les réalisations de pays voisins plus pauvres que nous – tel le magnifique musée de Bata, par exemple, en Guinée équatoriale, ou le chef d’œuvre (…) que constitue le musée de Niamey, au Niger –, ajoutait-il, on se demande si le Cameroun est totalement analphabète par rapport à sa culture”. L’éminent savant ne cesse sans doute de se retourner dans sa tombe quand il apprend que jusqu’à présent, bientôt un demi-siècle après cette indépendance, notre pays ne s’est toujours pas doté d’un musée national digne de ce nom.
Qu’est ce qu’un musée ?
Pour le grand public, un musée n’est rien d’autre qu’un lieu où l’on stocke tout ce qui est vieux, vieillot, sans plus d’importance pour la société moderne qui est la nôtre. La notion de musée renvoie dès lors à quelque chose de péjoratif. Selon l’ICOM (International Council of Museums, une Ong ayant un statut consultatif auprès de L’Unesco), un musée est “une institution qui présente des ensembles de biens culturels à des fins de conservation, d’étude, d’éducation et de délectation”. Si la première acception est réductionniste voir erronée, la deuxième plus scientifique présente néanmoins l’insuffisance de ne pas préciser la complexité et la spécificité du concept de “ensemble de biens culturels” dans un musée moderne. La présence d’un objet dans une collection n’est pas aussi simple. Elle résulte d’un objectif précis, celui de référer à un passé disparu ou en voie de l’être, d’instruire le public, de l’émouvoir, de le divertir. Espace de représentation, l’exposition de ces objets s’apparente à une mise en scène dans laquelle les décors, les objets, les textes, les parcours s’ordonnent pour raconter une histoire. Dans tout musée, au-delà du matériel exposé, il y a donc un message à transmettre
Le musée est composé de plusieurs infrastructures fonctionnelles, qui existent dans un cadre qui lui-même est fonctionnel. Il contient un certain nombre d’unités : des réserves d’objets à étudier ; des laboratoires d’analyse et de restauration des objets ; des salles et des vitrines d’expositions ; des bibliothèques et des centres de documentations et d’archives écrites, orales, audiovisuelles ; un centre de production dans lequel sont publiés les résultats des recherches de ses équipes. Il s’agit donc d’une structure dynamique qui associe des activités didactiques d’animation et de recherches scientifiques et culturelles. Pour un musée national, il doit être constitué de plusieurs sections dont chacune est consacrée à une compétence des sciences humaines ou naturelles. Dans cette perspective, un musée national intègre des spécialistes - à mon avis qui devraient être rigoureusement sélectionnés parmi les meilleurs du pays - issus de différents domaines scientifiques et culturelles : géologues, cartographes, géographes, biologistes, archéologues, comédiens, musiciens et musicologues, etc. Ceux-ci constitueraient alors en quelque sorte l’équipe nationale culturelle et scientifique du pays…
Ainsi, il ressort clairement que ce que l’on appelle fièrement au Cameroun “musée national” n’en est vraiment pas un. Il s’apparente plus de mon point de vue à une collection d’objets ethnographiques.
Symbole de souveraineté des jeunes Etats européens
Plus qu’une simple institution, les musées ont souvent, comme les hymnes, les drapeaux ou les devises, symbolisé les pouvoirs politiques, l’existence ou la souveraineté de jeunes nations. A l’origine, dans les monarchies européennes moyenâgeuses, les premiers musées furent considérés comme un lieu où les pouvoirs en place se représentaient et exposaient leurs richesses. Plus tard, peu avant la Révolution française, ils seront conçus pour célébrer l’histoire d’une ville ou la gloire d’un monarque. Mais les musées à caractère nationaux dans lesquels la notion de patrimoine national intervient n’apparaîtront qu’à partir de la Révolution française. Désormais les collections n’appartiennent plus à des personnes privées, mais à l’ensemble d’une communauté et sont transmises aux générations futures. Le 10 août 1793 sera exposé pour la première fois au musée du Louvre (à Paris) une partie de ce qui composera plus tard les objets symbolisant la République française…
Mais c’est au cours du 19e siècle, époque d’affermissement et de cristallisation de l’idée nationale en Europe que se multiplient les musées. Ainsi, voulant proposer au visiteur l’image qu’il souhaite diffuser de la nation, chaque jeune Etat du vieux continent cherche à se doter de cette institution. En Allemagne par exemple, c’est sous l’impulsion du Prince Jean de Saxe que le musée germanique s’ouvrira en 1852 à Nuremberg. En Italie, lorsque l’unité du pays – longtemps menacée – est en passe de se réaliser, comme pour fabriquer le levain de cette communion, le musée national de Bargello à Florence sera créé en 1859. Mais c’est l’exemple de la Pologne qui reste le plus illustratif de la place d’un musée dans les symboles d’une nation : alors que le pays est occupé par des puissances étrangères, des nationalistes vont se battre pour créer un lieu où la nation polonaise est représentée, preuve qu’elle existe. C’est ainsi que s’ouvrira en 1870 le musée national de Pologne en…Suisse ! Il est considéré par ses créateurs comme “une arche nationale, un foyer de propagande ininterrompue de l’idée polonaise”. Ce n’est qu’en 1928 que le musée sera transféré de Suisse à Varsovie, en Pologne. Et ce n’est pas par hasard si les forces nazies le détruiront aussitôt après l’occupation de ce pays en 1944…
Les musées dans les nouvelles nations africaines
Née en Europe dans le contexte que nous venons de décrire brièvement, celui de l’affirmation de l’idée nationale dans les jeunes Etats du vieux monde, l’institution muséale va s’étendre dans d’autres contrées dont l’Afrique.
Seulement, les premiers musées créés au début du 20e siècle par les colonisateurs sont érigés dans le but de faire l’apologie de la colonisation, et de renforcer les liens entre les métropoles et leurs colonies. Dans les colonies de peuplement d’Afrique du Sud par exemple (Namibie, Zambie), le musée sera utilisé pour représenter la supériorité des civilisations européennes sur les cultures autochtones.
Au milieu du 20e siècle vers les années 1940-1950, certainement sous l’impulsion des écrits sur l’Afrique de célèbres anthropologues tels l’Allemand Léo Frobenius, ou les Français Georges Balandier et Michel Leiris, ces musées deviennent des centres de recherches sur les cultures et l’histoire africaines, afin de permettre une meilleure connaissance des peuples “indigènes”, et de faciliter ainsi les politiques coloniales. Il s’agira en fait d’une mise en scène de l’ethnographie coloniale, très souvent fondée sur les divisions ethniques.
C’est à la veille des indépendances, dans les territoires britanniques en premier (notamment de la Gold-Coast et du Nigeria) que s’ouvriront les premiers musées “modernes”, avec le souci de valoriser le patrimoine africain, et de favoriser l’émergence d’une conscience nationale. Dès cette époque, de nombreux dirigeants africains eurent recours au musée pour diffuser la représentation de leur projet politique, la construction de l’unité nationale, en y valorisant et présentant l’histoire et les cultures nationales, ainsi que les groupes humains qui y habitent. Mais notre pays n’en fait pas partie.
Un projet permanent au Cameroun…
Si en Afrique de l’Ouest la plupart de pays dispose aujourd’hui de musée digne de ce nom (Burkina Faso, Mali, Niger, Nigeria, Ghana, etc.), qui valorise bien leur patrimoine respectif source d’attraction de touristes européens, dur est de constater que cette institution reste encore au simple stade de projet dans les pays de l’Afrique centrale en général, et en particulier au Cameroun. Doit-on alors penser que plus d’une quarantaine d’années après son indépendance, la création de la nation camerounaise, la construction d’une identité homogène, le sentiment d’appartenir à un même ensemble reste un simple projet ? Tout porte à y croire…
Naguère installé dans le “palais Hans Dominick”, –première maison en dur de Yaoundé–, situé tout juste derrière l’actuel ministère des Finances, le “musée national ” a été transféré depuis plus d’une dizaine d’année dans une bâtisse plus imposante et plus symbolique, au cœur même de la capitale, l’ancien palais du feu président Ahmadou Ahidjo – dont on se rappelle encore du copieux pillage qui s’y opéra dans les années 1990 –. Cette résidence fut elle-même plus anciennement le palais des gouverneurs français qui se succédèrent à Yaoundé durant la colonisation.
Le projet gouvernemental du musée national a été adopté depuis…1991. Il consistait ainsi à transformer cet ancien palais présidentiel en un musée de synthèse des cultures du pays. Pour sa réalisation, on avait parlé à une époque d’importants financements qui auraient été offerts par différents pays dont la Chine et la France, et des institutions telle l’Unesco…
Lorsqu’il y a cinq ans le ministère de la Culture lança un louable projet d’inventaire général du Patrimoine culturel du Cameroun – à grand renfort de publicité, et au coût financier que l’on imagine –, nombreux sont ceux qui avaient alors pensé qu’au bout de celui-ci sera enfin finalisé le Projet du musée national. Grosse erreur ! C’était oublié que dans le Cameroun du Renouveau, de nombreux projets entamés sont ainsi restés sans suite. C’était sans compter que dans notre pays d’aujourd’hui, on se bat plus autour du contrôle et de la gestion financière d’un projet, qu’autour de son exécution et de ses résultats. Dernier en date, le recensement de la population de l’année dernière…Quinze ans après la ratification du projet de notre cher musée national, celui-ci demeure toujours dans sa phase de mise en place !
Spécimens
Le projet d’un inventaire du patrimoine culturel national était pourtant d’autant plus méritoire que les richesses culturelles dont regorge notre pays sont immenses et diversifiées. On l’a souvent dit, le Cameroun est une “Afrique en miniature”. En 1986 le révérend père Mveng avançait : “sur les cinquante chefferies de l’Ouest (…), il serait facile de rassembler, en un temps record, la bagatelle de 25.000 pièces d’art traditionnel de très haute qualité. Les lamidats et les chefferies du Nord-Cameroun (…) pourraient en donner au moins 10.000. La préhistoire camerounaise, à elle seule, peut fournir immédiatement au moins 30.000 spécimens des industries paléolithiques, néolithiques, de l’âge du fer et des métaux. (…) que dire des produits de notre sol et de notre sous-sol, des spécimens de métaux, de pierres, de bois précieux, de plantes rares ? Un service de taxidermie nous permettrait de présenter les dizaines de milliers d’espèces de notre faune aquatique, terrestre, aérienne (poissons, animaux, reptiles, insectes, oiseaux, etc.)”.
Au bout de ce recensement “superficiel”, le doyen de l’Histoire du Cameroun donnait le verdict suivant : “les collections, bien sélectionnées, d’un musée national camerounais pourraient se chiffrer autour de 100.000 pièces. Notre musée serait parmi les plus riches d’Afrique, et même du monde”. Mais ça c’était il y a 20 ans ! Un inventaire plus systématique permettrait aujourd’hui de voir qu’en réalité notre pays déborde largement de plus de trésors culturels et naturels que ne l’avait brossé le vieux savant. Dans le seul domaine des pièces archéologiques par exemple, il y a vingt ans la plupart des artefacts connus étaient issus de la partie septentrionale du pays où les recherches étaient plus avancées. Aujourd’hui, ils viendraient également des zones forestières du Littoral, de l’Est et du Centre, ainsi que des Grassfields de l’Ouest, où de nombreux travaux archéologiques ont été réalisés entre temps(1). Il s’agira alors des centaines de milliers de spécimens de vestiges de notre passé multimillénaire ! Malheureusement, en l’absence d’un musée national digne de ce nom, et aussi d’une législation rigoureuse sur la protection du patrimoine dans notre pays, tous ces objets sont soit détruits sur les sites, soient emportés vers l’Europe par des chercheurs étrangers et parfois locaux. Et que dire alors de l’incommensurabilité de talents dont regorge notre pays dans le domaine de la culture immatérielle (théâtre, cinéma, musique, littérature, etc.), et qui font de lui un des plus grands réservoirs dans le monde ?
Patrimoine
A l’allure où notre patrimoine culturel et naturel est pillé et sabordé, à l’allure où se diluent nos traditions sous l’emprise d’une occidentalisation “mondialisante” impitoyable pour les “cultures faibles”, il est à craindre très fortement que les générations d’après ne sachent pas ce qu’étaient un Essingan ou un Bibolo (précieux arbres des forêts tropicales) ; qu’un jour pour voir un tambour Baya ou un tam-tam Douala, pour étudier une poterie Bassa ou contempler un masque Fang ou Batcham, il faille faire un tour dans un musée européen ou américain ; qu’il soit bientôt absolument impossible d’écouter un air musical nostalgique d’un Néllé Eyoum, d’un Epée Mbéndè ou d’un Priso (pères créateurs du Makossa), ou celui d’un “oncle” Jacob Medjo Messong ou d’un Messi Martin (vulgarisateurs du Bikutsi). Alors à quand un musée national au Cameroun ?
C’est peut-être un autre débat ; mais il me semble opportun de l’évoquer ici : qu’il est parfois triste voire abject de constater que d’une manière générale, la plupart de structures à caractère culturelle qui portait le fanion “National” au “temps d’Ahidjo”, soit quasiment mortes (ballet national, théâtre national, orchestre national, etc.) durant l’ère Biya. Conséquence : le Cameroun perd – au propre comme au figuré – ses talents, ses valeurs, ses icônes, et parfois à jamais. Quelques cas tout juste : Were Were Liking a élu domicile en Côte d’Ivoire depuis plusieurs années ; Manu Dibango s’est installé en France voici plus d’un demi-siècle ; Maka Kotto est devenu Canadien il y a des lustres, etc. Ceux qui n’ont pas eu l’aubaine de s’expatrier tel Marcel Mvondo II ou Jean Bikoko croupissent dans une misère qui insulte la culture camerounaise et interpelle chacune de nos consciences. Il y a ceux qui, comme René Philombe, Edwige Ntongon à Zock, Jean Minguèlè ou Jimmy Biyong, etc. malgré leur génie et leur talent, sont morts de cet oublie et de cet ignorance ingrate, presque chronique, dont souffre notre deuxième régime après l’indépendance. Y rester semble signifier : “ accepter de mourir à petit feu ”…Ils s’en vont ainsi nos phénix, presque dans l’anonymat. Même l’éminent écrivain Mongo Beti n’a pas été épargné de cette méconnaissance. “La maman de la musique camerounaise”, Anne Marie Nzié a eu un peu plus de providence grâce… à Jacques Chirac. Et tout cela ne semble inquiéter ni émouvoir grand monde ! Tous ces brios avaient eu le hasard de naître en Belgique, en France, ou aux Etats-Unis qu’ils auraient certainement connus de biens meilleurs destins, semblables à ceux d’un Jacques Brel, d’un Jean Paul Sartre ou d’un Tom Cruise. Ainsi va le Cameroun d’aujourd’hui : les plus ingénieux, les plus brillants, surtout quand ils se refusent ou tardent à se rassembler autour d’une certaine flamme politique, sont forcés à s’expatrier ou à disparaître de manière incognito, au profit des plus nuls et inhabiles, qui ont l’avantage d’être panégyriste et flagorneur, tout juste…
Donc, à quand un musée national au Cameroun digne de ce nom, un vrai musée qui puisse contenir ces talents nationaux, valoriser et promouvoir les cultures camerounaises, symboliser et matérialiser le passé et les courants sociologiques du Cameroun contemporain ? Est-ce pour demain encore ou jamais ?
*Doctorant en Archéologie africaine (Université Libre de Bruxelles)
Stagiaire à la section de Préhistoire et d’Archéologie du Musée Royal
D’Afrique centrale, Tervuren (Belgique).
Email: veldagouem@yahoo.fr
(1)Rappelons que les seules recherches que nous avons effectuées de 2001 à 2004 dans le cadre du sauvetage du patrimoine archéologique et culturel le long du pipeline Tchad-Cameroun, ont livré près de 500 sites et des milliers de pièces, entre Kribi et la frontière tchadienne.
