Les paradoxes de l’Afrique.

By bienvenu1969

PAYS PAUVRES TRES ENDETTĖS, OU PAYS RICHES TRES ENGLUĖS? Au cœur des imbroglios paradoxaux et honteux du continent noir

Par Bienvenu Gouem Gouem

 

 

 

Le 28 avril 2008, le Cameroun rejoignait la vingtaine d’Etats africains ayant déjà franchi le point d’achèvement (date à partir de laquelle les bailleurs de fonds s’engagent à “aider” un pays) dans le cadre de l’initiative “Pays Pauvre Très Endetté“, après un parcours laborieux de six années au lieu des trois prévus au départ. Le triomphalisme était alors de mise: Pour les huit pays les plus riches du monde (G8) créateurs de cette initiative, celle-ci fut considérée évidement comme une “aide au développement”, une de plus apportée aux pays du Sud. Au Cameroun comme dans les autres pays africains concernés, les discours officiels annonçaient l’annulation de plusieurs milliards de dollars de dettes, et présageaient ainsi un recul impressionnant de la pauvreté. Pour les populations, c’était enfin le bout du tunnel appelé misère… et pourtant que des leurres, que de la pudeur! Le continent continue honteusement et dangereusement sa marche vers l’abîme.

Le concept et son contenu

D’abord l’expression “Pays Pauvre Très Endetté” à elle seule pose déjà problème. Elle laisse en effet retentir une humiliation si grande, une auto-diminution si forte qu’elle frustre et chagrine à la fois. Elle rappelle en tout cas cette auto-dévalorisation qui résonne douloureusement dans nos cœurs quand l’on entend nos députés barytonner hardiment notre barbarie et  sauvagerie d’autrefois“, dans l’ancienne version du chant en l’honneur de notre pays, le jour même qui marquait la naissance du jeune Etat le 1er janvier 1960… (Ecouter E. M’bokolo et P. Sainteny, Afrique, une histoire sonore, 1960-2000, CD2, RFI-INA).

Ensuite il y’a la substance du concept. Le mécanisme de l’initiative PPTE prévoit qu’une fois le point d’achèvement atteint, le pays bénéficiaire voit sa dette réduite certes, mais par une annulation exclusive des créances impayables, de façon à lui permettre de poursuivre régulièrement les remboursements de sa dette extérieure! Les maigres fonds dégagés peuvent alors servir à financer quelques dépenses sociales locales; cependant dans le même temps, interdiction totale à l’Etat ni de former, ni de recruter, afin de ne pas augmenter la masse salariale de la fonction publique. Dans le fond donc, le but officiel de l’initiative PPTE est, selon le G8 lui-même, de permettre aux pays qui en bénéficientde faire face à toutes leurs obligations présentes et futures en matière de service de la dette extérieur, sans rééchelonnement de la dette ou accumulation d’arriérés (…). En amont, l’éligibilité d’un pays à cette initiative (comme toutes les aides du Nord en faveur du Sud) est assortie évidement de nombreuses conditions, qui correspondent à plusieurs années de camisoles néolibéralistes en droite ligne des Plans d’Ajustement Structurels imposées dès les années 1980, et aux conséquences que l’on sait (ouverture des marchés au profit des Sociétés transnationales, privatisations, augmentation de la TVA et des frais scolaires et de santé, suppressions des subventions de l’Etat, etc.). Bref, un ensemble de mesures qui conduisent à une forme de recolonisation et à une dégradation plus croissante des conditions de vies de la majorité de la population, comme on peut bien le constater actuellement.

 Ainsi, pour de nombreux spécialistes, l’initiative PPTE n’est rien d’autre qu’unfaux semblant de l’aide au développement” (lire par exemple D. Millet et E. Toussaint, “Monde diplomatique Manière de voir” n°87, juin-juillet 2006, P.88). D’abord parce que les dettes annulées sont généralement de vieilles créances douteuses; par exemple, mêmes les dépenses liées à “l’accueil” des réfugiés y sont aussi inclues, notamment celles des frais de détention ou d’expulsion des immigrés clandestins! Par ailleurs, le système des “aides” est organisé de tel sorte qu’une part importante des sommes déclarées est dépensée dans les pays “bienfaiteurs” mêmes, tels les achats d’aliments, de médicaments, d’équipements, de frets, des missions d’experts, etc.… Ensuite ces annulations sont bien souvent des opérations organisées en vue d’assainir des comptes des pays donateurs. D’aucuns soupçonnent même les institutions financières occidentales (qui sont loin d’être des structures philanthropiques) d’avoir vu une bonne affaire dans les prêts qu’elles accordent au tiers-monde.

Sinon au bout du rouleau, il y’a lieu de se demander comme l’historien malien Tidiane Diakité dans un livre publié en 2001, “comment se fait-il que l’Afrique aidée par la France ne progresse pas?“. Comment comprendre dès lors l’euphorie observée au sein des classes dirigeantes africaines après l’admission d’un pays à l’initiative Pays Pauvre Très Endetté? Comment concevoir que l’Afrique adhère à de telles désignations insultantes pour quelques dollars et euros stériles? Devons nous continuer à supporter honteusement la sempiternelle mendicité de nos pays pourtant si nantis en matières premières? Comment imaginer même qu’un demi-siècle après les indépendances, l’Afrique croit toujours naïvement à un possible développement qui viendrait d’une dynamique de l’extérieur ?

Ni plus endettée, ni pauvre

L’Afrique est certainement endettée. Peut-être très endettée même. Cependant tous les pays, tant au Nord qu’au Sud le sont! L’endettement n’est donc pas synonyme de pauvreté. Tous les pays vivent plus ou moins de crédits. La plupart d’Européens vivent essentiellement de prêts. D’ailleurs, cela se sait peu en Afrique, nos fameux “bailleurs de fonds” (France, Etats-Unis, Angleterre, FMI, etc.) sont parfois plus endettés que les pays “pauvres” qu’ils prétendent aider. En 1982 aux Etats-Unis, notait C. Julien (ancien directeur du journal le monde diplomatique), les prêts contractés par les individus, les familles, les entreprises, les collectivités locales, les Etats, etc., étaient six fois la dette extérieure des pays de l’Est et du tiers-monde à cette date, pourtant quinze fois plus peuplés. Alors pourquoi l’endettement devrait-il être chez les uns un facteur déshonorant et avilissant, et chez les autres celui de puissance et de gloire?

Il faut le savoir, l’idée du Blanc ploutocrate n’est qu’un mythe colonial. Quiconque procède à une petite anthropologie des sociétés européennes verra tout de suite que contrairement à ce que beaucoup de personnes pensent sous les tropiques, “le Blanc” n’est pas un Homme riche. Il est seulement mieux organisé que nous. À la différence de nos Etats, les revenus du pays sont simplement mieux répartis parmi les populations, grâce entre autres au système de sécurité sociale (Assurance maladie, allocations de chômages, pension retraite assurée, etc.). Comme l’appartenance aux castes ou à certaines confréries initiatiques dans les sociétés traditionnelles africaines, la richesse est dans la plupart de cas un héritage dans les sociétés européennes, et remonte parfois à plusieurs décennies ou à quelques siècles dans les familles concernées…

Très endettés? Probablement… mais surtout pas pauvres, nos pays! Il est difficilement acceptable que l’Afrique, 30.335.000 Km², deuxième continent du monde par la taille, comptant le plus grand nombre de pays sur terre, avec d’incommensurables richesses naturelles, soit toujours en train de gulminer son indigence partout dans le monde, alors que concomitamment ses dirigeants mènent des trains de vies les plus luxueux de la planète (lire par exemple X. Harel, “Afrique pillage à huis clos. Comment une poignée d’initiés siphonne le pétrole africain”, 2006, Fayard). Il est péniblement admissible qu’un pays comme le Congo-RDC, cinq fois la France, quatre vingt fois la Belgique, grand comme toute l’Europe de l’Ouest, un des plus grands producteurs de la terre d’Uranium, de Cobalt, de Cassitérite, de Coltan (minerai si précieux qu’il entre dans les alliages utilisés dans les microprocesseurs et téléphones portables, et peut coûter parfois jusqu’à 700 dollars le kilo), etc., en vienne à mendigoter tous les jours aux portes de Paris ou de Bruxelles! Les grands théoriciens de l’économie africaine pourront-ils un jour nous expliquer, par quelles mécanismes micro ou macro-économiques, un pays comme le Cameroun, une fois et demi plus vaste que l’Italie (dont la principale richesse est charpentée par…de simples fruits : cerises, figues, oranges, noisettes…), notre Cameroun aux sols et aux sous-sols immensément crésus, grand producteur de pétrole, de bois, de cacao, de banane…, souvent fièrement qualifié “d’Afrique en miniature”, en arrive t-il à être superbement classé aujourd’hui “PPTE”, implorant de la charité publique de Rome, de Londres, etc.? L’Afrique pourra t-elle se justifier un jour devant l’histoire, par quelle miracle étant le continent le plus riche de la planète en réserves naturelles, elle est devenue paradoxalement le plus pauvre (et en plus très endettée) en argent au monde? En plus, voici 25 ans que Le grand économiste camerounais Tchundjang Pouemi (dans son livre Monnaie, servitude et liberté: la répression monétaire de l’Afrique) montrait comment les systèmes monétaires africains étaient un obstacle pour son développement, et partant avait lancé l’idée de la création des monnaies africaines souveraines. Il en est peut-être mort le 27 décembre 1984, officiellement par suicide…Pauvre, l’Afrique?

Pauvre, l’Afrique est loin de l’être! Ce sont les systèmes (monétaires, commerciaux, etc.) dans lesquels elle s’est engluée et s’englue encore, ce sont les lois qui régissent ses relations avec le Nord depuis un siècle, qui sont appauvrissant, ruinant et misérabilistes pour ses populations. C’est son incapacité à prendre son destin en main, ses dirigeants obsolètes et encore prisonniers des schémas de gouvernances de l’époque coloniale et de la guerre froide, qui l’atrophient et le périclite. Anémiant et abâtardissant sont surtout nos propres systèmes de pensées, l’image que nous avons de nous même. Bon nombre d’Africains continuent à penser, depuis nos chefs d’Etat (dont certains sont fières de venir prendre des “cours de démocraties” dans les capitales occidentales, ou pensent qu’il est dans l’ordre des choses d’aller y négocier chaque remaniement ministériel) jusqu’aux paysans des fonds de nos villages (qui continuent à mythifier “le Blanc”), que nos pays ne pourront jamais être indépendants de la France, de l’Angleterre, ou des Etats-Unis. Inconsciemment ou non dans l’Afrique d’aujourd’hui, nous persistons à penser à une espèce d’inaptitude atavique du Noir à créer son développement, nous persévérons à croire à une impossible vie sans les anciennes métropoles et à imaginer une apocalypse du Noir sans le Blanc. C’est tout cela la vraie pauvreté de l’Afrique!

 La plus grande pauvreté du continent noir, je pense, reste ces archétypes que nous avons développés en nous même, ces médaillons que nous nous sommes fabriqués au fil des époques, et qui déterminent logiquement ceux que l’Occident conçoit pour nous. Ces pyrogravures n’ont presque pas été troquées depuis la période coloniale. Ce qui fluctue et évolue mais de façon circulaire, ce sont les mots, les termes, les expressions, les concepts auxquels l’on se réfère pour parler de l’Afrique (l’Afrique noir en particulier). En 5 siècles de contacts avec les peuples d’outre-mer, nous sommes passés de “primitifs” et “sauvages” avant la colonisation, à “barbares” et “indigènes” pendant la période coloniale, puis à “sous-développés” à la veille et au lendemain des indépendances. Maintenant nous sommes fièrement devenus des “Pays Pauvres Très Endettés” dans le village planétaire de Marshall Mac Luhan (sauf que cette fois, c’est nous même qui négocions et supplions même nos anciens colonisateurs pour qu’ils nous reconnaissent comme tels!). Une cohorte de concepts qui renvoient tous pourtant à une seule et même image, celle de peuples arriérés. Demain peut-être, évoluerons-nous pour reculer encore à “Pays Très Mourant et Inaptes à Rembourser”? Ce sera la fin d’un temps et le retour à la case…coloniale dans le meilleur des issus, ou la fin d’un continent dans le pire. On a parfois comme l’impression, pour rejoindre le journaliste britannique Stephen Smith, que l’Afrique œuvre pour sa propre “négrologie“, qu’elle se bat férocement pour sa propre recolonisation; et c’est là que se noue notre pauvreté.  

Nous sommes plus soucieux de participer aux efforts des autres de nous conquérir qu’à prendre nous même notre propre sort en main. Nous nous regroupons plus promptement autour des autres qu’entre nous, la France(Francophonie),l’Angleterre(Commonwealth),la CEE(journées européennes du développement), et récemment de la Chine (forum sur la coopération sino-africaine), qui vient elle aussi de lancer son assaut sur le continent, en quête de nos matières premières (pétrole surtout) pour son industrie en pleine expansion, et à la recherche des marchés d’écoulement de ses produits. Cette Chine qui pourtant, il y’a un petit demi siècle se trouvait sensiblement au même niveau développement que certains pays africains qui implorent aujourd’hui sa charité, sans en éprouver la moindre honte… Pendant le même temps, l’Unité Africaine continue à apparaître comme une chimère, l’Union Africaine agonise, et les organisations sous régionales sont presque toutes mortes.

L’Afrique reste finalement le seul continent au monde, et les africains les seuls peuples dans toute l’histoire de l’humanité, qui espèrent un jour se développer par la volonté et la pitié des puissances étrangères. Nos dettes et nos misères, les vraies, viennent de cette vaine conviction.

 

 

 

 

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